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John Peters Humphrey, le père de la Déclaration universelle des droits de l'homme

John P. Humphrey (à gauche), à Genève, en 1947. Service des archives de l'Université McGill.

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Dans le cadre d'une série d'articles sur les grandes personnalités qui ont fait avancer la cause de la tolérance au Canada, Tolerance.ca® présente John Peters Humphrey qui fut le principal rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée par l'Organisation des Nations Unies, en 1948. Portrait intimiste d'un homme d'exception.Il ne fait aucun doute dans l'esprit de John Hobbins, historien à l'Université McGill et auteur d'une série de quatre volumes sur la vie de John Peters Humphrey, série intitulée Edge of greatness, que ce dernier fait partie de la « classe des grands ». La première ébauche de la Déclaration universelle des droits de l'homme, qu'il a rédigée en 1947, visait à mettre en pratique des idéaux élevés.

« Il y a un lien fondamental, entre les droits de la personne et la paix. La paix régnera sur la terre lorsque les droits de tous et de toutes seront respectés. » affirmait Humphrey.

D'après M. Hobbins, toute la vie et l'œuvre de John Humphrey s'inscrivent dans une volonté farouche de mettre en lumière les droits de l'homme.

John Humphrey est le premier Canadien à avoir reçu le prix des Nations Unies pour la défense des droits de l'homme. Cet homme, qui a consacré sa vie au service de l'humanité, s'est mérité de nombreux prix 1 et témoignages de reconnaissance au cours de sa carrière pour son apport exceptionnel dans le domaine des droits de la personne. Aujourd'hui, le Centre international des droits de la personne et du développement démocratique octroie annuellement en son honneur le prix John-Humphrey pour la liberté, d'une valeur de 25 000 $. Postes Canada a aussi émis, en 1998, un timbre qui porte son effigie.

John Humphrey avait de nombreux admirateurs partout dans le monde, affirme Julius Grey, avocat montréalais réputé et professeur de droit à l'Université McGill, qui a eu la chance de faire partie du cercle de ses intimes. Mais John Humphrey ne comptait pas que des amis. Ses opinions choquaient souvent les gens de son entourage. Car John Humphrey préférait dire ce qu'il pensait plutôt que ce qu'on s'attendait de lui. « Et je l'admirais beaucoup pour ce courage », dit M. Grey.

À titre d'exemple, Grey raconte que, lors d'une réunion houleuse où l'on débattait d'un dossier de harcèlement sexuel entre un professeur d'université et une étudiante à la maîtrise, il s'était levé et avait déclaré au groupe féministe présent à la réunion : « Écoutez ! Elle était majeure. Voilà ! C'est la fin de l'histoire. » Humphrey avait des opinions très directes, raconte son ami. Toutefois, malgré ses sorties souvent intempestives, il n'admettait aucun comportement ni affirmation hypocrites ou scrupuleusement conformes aux exigences de la rectitude politique, notamment dans les domaines de l'autonomie autochtone, du droit collectif ou du harcèlement sexuel. En définitive, ce personnage haut en couleur, volontiers paradoxal, ne laissait personne indifférent, autant ses admirateurs que les gens scandalisés par ses propos.

 

 

 

 

 

 
Humphrey et la tolérance
 
« D'une part, Humphrey croyait infiniment aux libertés fondamentales, ce qui veut dire en soi être tolérant aux différences. Mais, en revanche, il était intolérant à l'égard de ceux qui pouvaient menacer la progression vers l'atteinte des objectifs des droits de l'homme. Il avait beaucoup de tempérament. Ainsi, il pouvait être intolérant face à des personnes au niveau individuel tout en préconisant la tolérance pour des groupes ».

John Hobbins,
historien et biographe, Université McGill.

 

 

 

Une enfance tragique


Son enfance tragique l'a sûrement préparé à devenir l'homme qu'il est devenu au cours de sa vie. John Humphrey naît en 1905, à Hampton, un village du Nouveau-Brunswick. De son père, marchand de chaussures, il n'a guère le temps de faire la connaissance, ce dernier étant décédé avant même qu'il ne souffle la première bougie de son gâteau d'anniversaire. Le décès de sa mère le laisse une deuxième fois dans le deuil alors qu'il n'a que onze ans.

Pour ajouter au drame, à six ans, on doit lui amputer le bras gauche en raison d'une grave brûlure. Les enfants étant souvent cruels, il est la risée de ses compagnons d'école. Devenu bagarreur par réaction, il perd souvent ses combats à cause de son handicap. Peu compréhensives, les autorités de l'école n'agissent guère mieux à son égard. « Il a conclu de ses expériences que la société pouvait exercer une tyrannie sur l'individu et que le combat ne signifiait pas la vraie victoire. Dès son jeune âge, il avait compris qu'il fallait protéger l'individu contre la société et le gouvernement », déclare M. Hobbins dans une entrevue.

Vers les années 1920, après ses études à l'École supérieure Rothesay et à l'Université Mount Allison, au Nouveau-Brunswick, Humphrey déménage à Montréal, une ville qu'il va d'ailleurs adorer. Mais, à son grand désespoir, il est contraint d'entreprendre des études en sciences économiques à l'Université McGill, la famille qui a pris en charge son éducation voulant faire de lui un banquier. Au terme de ses études en économie, il étudie enfin le droit et termine deuxième de sa classe.

Jeune avocat, il se dirige vers la pratique privée. En 1929, il épouse, à Paris, Jeanne Godreau, une Québécoise francophone originaire de Montmagny. « Grâce à elle, il se familiarise avec la culture, la civilisation et la langue françaises. C'est grâce à sa femme qu'il rencontre plusieurs personnalités importantes du Québec », assure un autre de ses amis de longue date, Ronald St. John Macdonald, professeur de droit international et ancien juge à la Cour européenne des droits de l'homme.

 

 

 

La grande aventure de l'ONU


Après avoir pratiqué le droit pendant quelques années à Montréal, John Humphrey assume un poste de professeur de droit à l'Université McGill jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

La création de l'Organisation des Nations Unies, en 1945, s'inscrit dans une période marquée par l'horrible révélation des crimes et des violations des libertés fondamentales commis durant le conflit. Invité par l'ONU pour créer la Division des droits de l'homme de l'organisation, Humphrey décide alors de refuser l'offre qui lui est offerte de devenir doyen de la Faculté de droit de McGill et s'établit à New-York.

Troisième ébauche du préambule de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Crédit : Jack Goldsmith. Reproduite avec la permission du Service des archives de l'Université McGill et de M. John Hobbins.
C'est ainsi qu'au cours de son mandat comme directeur de cette Division, il rédige la première ébauche d'un document de référence de quatre cents pages en vue d'une éventuelle Déclaration universelle des droits de l'homme.

Reconnaissant les droits et les libertés fondamentales, ce texte constitue le modèle d'innombrables documents constitutionnels de plusieurs pays, dont la Déclaration canadienne des droits et la Charte canadienne des droits et libertés.

« Il ne fait aucun doute que le plus grand accomplissement de John Humphrey fut la Déclaration universelle. Il en était fier avec raison », affirme Me Julius Grey.

Eleanor Roosevelt, première Présidente de la Commission des droits de l'homme, a qualifié la Déclaration de « Grande Charte de l'humanité ». Plus tard, le pape Jean-Paul II dira d'elle qu'elle est la « conscience de l'humanité ». Depuis son adoption, le 10 décembre 1948, la Journée internationale des droits de la personne est commémorée tous les ans le 10 décembre.

Au terme de son mandat à l'ONU, Humphrey reprend sa chaire d'enseignement à l'Université McGill tout en poursuivant inlassablement ses activités de promotion des droits de la personne. C'est ainsi que, outre ses nombreuses fonctions au sein de divers organismes, il trouvera le temps d'être le cofondateur de la Fondation canadienne des droits de la personne et de la section canadienne d'Amnistie internationale.

John Humphrey travaille sans relâche. Mais sa vie personnelle est assombrie par la maladie qui, pendant de nombreuses années, terrasse sa femme. À la mort de cette dernière, il sombre dans une profonde mélancolie. Macdonald, son vieil ami, explique que les trente dernières années de l'union ont graduellement plongé Humphrey dans une solitude de plus en plus lourde à porter. « De façon héroïque, il a été le mari d'une femme malade », ajoute Julius Grey.

 

 

 

 

 

 

Une nouvelle vie s'annonce au tournant de la vieillesse


Il rencontre alors Margaret Kunsler, une femme médecin qu'il épousera deux années plus tard. Ils ont tous les deux respectivement 73 et 70 ans.

Ce mariage lui fait découvrir les joies de la famille. « Lui qui n'avait pas eu d'enfant s'est soudainement trouvé marié avec une femme qui avait deux filles qui, de plus, étaient elles-mêmes mères », relate Dorothy Petersen, la fille aînée de Margaret. « Ma mère et John ont connu une vie heureuse et très occupée », ajoute-t-elle. En effet, Margaret l'accompagne partout alors qu'il siège au sein de plusieurs organismes prestigieux.

Pour la famille Kunsler, le travail de Humphrey au sein de la Fondation canadienne des droits de la personne rappelle de précieux souvenirs, racontent les deux sœurs aujourd'hui dans la soixantaine. Tous les étés, durant les années 80, Humphrey enseigne à l'école de la Fondation, située à Charlottetown, à l'Île du Prince Edouard. Des avocats viennent de partout dans le monde assister à ses cours. Les deux filles et leurs familles respectives profitent de ces étés à la mer pour rendre visite au couple installé dans sa petite maison de Brackeley Beach.

 

 

 

 

 

 
Humphrey et la culture
 
« M. Humphrey était brillant, impatient et très direct. Vous pouviez venir d'un milieu très humble mais il s'attendait à ce que vous ayez lu Shakespeare et Molière ».

Julius Grey, avocat.

Là, pendant ses moments de loisirs, entouré de sa famille et d'amis, le professeur Humphrey adore refaire le monde à sa manière, admirant le coucher de soleil sur la plage le temps d'une promenade, faisant visiter le petit jardin du couple ou rapportant des bouts de bois de grève pour chauffer le poêle de la maison.

En se rappelant cette période, Moni Kuechmeister, l'autre fille de Margaret, souligne que sa mère a apporté une dimension humaine très importante dans la carrière de John. « Ma mère invitait les étudiants de John à manger à la maison avec eux, après les cours à l'école de la Fondation. »

 

 

 

 

 

La grande trahison


Malgré les bonheurs que la vie procure maintenant à Humphrey, une injustice le trouble et le déprime au plus haut point : quelqu'un a pris tout le crédit de son œuvre.

En effet, pendant quarante ans, on attribue la paternité de la première ébauche de la Déclaration universelle des droits de l'homme au juriste français René Cassin. C'est que le texte rédigé par Humphrey avait été remis à Cassin pour qu'il y fasse quelques corrections. Erreur ? Mauvaise foi ? Confusion délibérée ? On ne saurait dire. Mais, pour le malheur de Humphrey, lorsque Cassin se voit attribué le prix Nobel, en 1968, on le surnomme déjà le « père de la Déclaration universelle ». Julius Grey est convaincu qu'on a refusé d'honorer son ami Humphrey à cause de son esprit farouchement indépendant.

John Humphrey (à droite) en compagnie de son biographe, John Hobbins. Crédit : Jack Goldsmith. Reproduite avec la permission de M. John Hobbins.
Heureusement, le temps arrange bien les choses. En juin 1988, l'historien John Hobbins découvre par hasard, dans un classeur de l'Université McGill, les notes rédigées par Humphrey en vue de la rédaction de la déclaration. Et c'est à l'occasion du 40e anniversaire de l'ONU que l'on décide de lui remettre le prix des Nations Unies pour la défense des droits de l'homme. Hobbins déclare qu'à l'exception de la France, le milieu universitaire international admet maintenant de façon unanime que John Humphrey est le principal rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Et ce, surtout depuis la publication du livre A World Made New par Mary Ann Glendon, paru en 2001.

Humphrey meurt à Montréal en mars 1995, une semaine après son départ de McGill. Il a 89 ans. Même si sa vie entière aura été consacrée aux droits de l'homme, il aura fallu plusieurs décennies avant que les autorités ne reconnaissent ses réalisations.

Car, depuis le début, le gouvernement canadien ne voyait pas d'un œil favorable l'adoption de la Déclaration universelle par l'ONU. Lester B. Pearson, le ministre des Affaires extérieures de l'époque, prétendait qu'elle risquait d'interférer dans les secteurs de juridiction provinciale et que certaines dispositions étaient vagues. Ce fut, du moins, l'explication acceptée durant cinquante ans. C'est peut-être ce qui explique pourquoi la plupart des reconnaissances officielles du gouvernement canadien ne sont venues qu'après le décès de M. Humphrey 2.

Julius Grey retient son souffle un instant et confie ceci : « Humphrey est une des personnalités marquantes que j'ai rencontrées dans ma vie ». Tout comme lui, les gens qui l'ont connu se souviendront d'un homme d'exception qui laisse derrière lui une œuvre à sa mesure et l'image d'une intégrité absolue. Pour les autres, il laisse en héritage son histoire… qui donne le courage de continuer et de viser toujours plus haut.

 

 

 



Notes

1 Citons, entre autres : la Médaille John-Read (1973), l'Ordre du Canada (1974), « en reconnaissance de ses contributions aux études en droit et sa réputation mondiale dans le domaine des droits de la personne », le prix Saul-Hayes des droits de l'homme (1983), l'Ordre national du Québec (1985), un hommage d'Amnistie internationale et le prix d'Excellence du Barreau de Montréal.

2 À l'été 1998, le Centre National des Arts, à Ottawa, a consacré une exposition à son œuvre à l'occasion de la Fête du Canada. Par ailleurs, en 1999, Nelson Mandela a inauguré la plaque John Peters Humphrey du Monument canadien des droits de la personne, à Ottawa. Signalons aussi que l'Université de l'Alberta a donné le nom de Humphrey à son Centre des droits de l'homme. Sa ville natale de Hampton, au Nouveau-Brunswick, est présentement en train de construire un monument en sa mémoire.


Pour en savoir plus :

Livres

Hobbins, A. J., ed., On the Edge of Greatness, The Diaries of John Humphrey, First Director of the United Nations Division of Human Rights, Montreal : McGill University Libraries, 1994 - 2000, vol. 1, 2, 3, 4.

Humphrey, John P., La Grande Aventure, Les Nations Unies et les droits de l'homme, Guérin Littérature, 1989.


Documentaire radio

Canadian Drafts Human Rights Declaration, diffusé le 5 mai 1998, réalisé par Bob Carty, CBC, disponible sur Internet, archives.cbc.ca/IDC-1-71-659-3737/conflict_war/diplomacy/clip1

Site Web John Humphrey : johnhumphreycentre.org


Cet article fait partie d'une série de dix articles réalisée grâce à la contribution financière de




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