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Ambiente Italiano !

 Les Italiens de Montréal constituent l'une des plus anciennes et populeuses communautés de la métropole canadienne. Ils forment le deuxième groupe en importance après les Juifs. Portrait d'une communauté fascinante.

Paul Tana : entre engagement social et valeurs traditionnelles

 « C'est mon oncle qui a fait venir mon père au Canada. Il travaillait à l'ambassade canadienne à Rome. Nous étions très pauvres et, bien sûr, nous rêvions d'une vie meilleure. Je suis arrivé dans le port d'Halifax avec ma mère, en mai 1958. J'avais 11 ans. Nous avons effectué le parcours habituel : le bateau et les 24 heures de train jusqu'à Montréal. Mon père, qui exerçait le métier de cuisinier, était déjà au Canada depuis 2 ans. C'est là, à la Gare centrale, que je l'ai revu après une si longue absence. C'était la première fois que l'on se retrouvait seuls, ma mère, mon père et moi alors qu'en Italie, on habitait avec mes oncles et mes grands-parents. On partageait un espace assez restreint », raconte Paul Tana, cinéaste et professeur au département de cinéma de l'Université du Québec à Montréal. Il se souvient bien des effluves provenant des fourneaux : « C'était extraordinaire ce qu'on mangeait! »
Crédit : Gunther Gamper**

« L'ensemble de la vie communautaire se déroulait avec des Italiens ou des Français. Mais on ne vivait pas dans la Petite Italie. Dans les années 60, les syndicats se mettaient en place au Québec. Ma mère y était très engagée. Mais elle ne s'exprimait pas au micro, trop gênée de ne pas bien parler français, se remémore M. Tana. En même temps, mes parents étaient très à l'avant-garde du point de vue politique, venant d'une lignée de communistes, avec un sens très fort de la justice sociale. Mais autrement, ils étaient aussi très proches des valeurs traditionnelles italiennes. À 16 ans, je ne pouvais même pas sortir de la maison le soir! »

Le miracle de la pizza ! 

Emanuele « Lino » Saputo, futur magnat de la mozzarella et du parmesan, débarque au Québec à 15 ans avec sa mère et ses 6 frères et sœurs. En Sicile, son père était maître fromager. Au Québec, il pioche sur les chantiers de construction. Le petit Lino souffre de voir son père gagner aussi durement son pain. Il aimerait tant qu'il retrouve sa fierté d'artisan.

Coup de chance du destin : la pizza vient de faire son apparition dans les chaumières québécoises et remporte un franc succès. Le Montréal des années 50 est pauvre en laitage. En 1954, avec 500$ en poche, la famiglia se lance dans la production de mozzarella. Elle en produit 10 kilos par jour. Fiston roule à vélo dans les rues de Montréal pour livrer les boules de fromage dans les pizzerias. « Mon rêve, ce n'était pas d'ériger Saputo telle qu'on la connaît aujourd'hui; c'était de redonner à mon père sa dignité en pratiquant le métier qu'il aimait », a-t-il dit dans une entrevue à la journaliste de l'Actualité alimentaire, Josée Larivée. Cette année, Saputo affiche néanmoins des revenus de près de 3,4 milliards de dollars. Rêve accompli!

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Un enracinement tout naturel 

Pour Franco Nuovo, journaliste au Journal de Montréal, le cheminement s'est fait plus en douceur. Né à Montréal, de parents d'origine sicilienne, il n'a pas connu de choc culturel proprement dit. « J'allais à l'école française, je parlais français et italien avec mes parents. Mon père tenait à ce que l'on garde les liens avec la langue italienne. Mais on avait très peu de contacts avec la communauté italienne. On ne vivait pas en vase clos! Reproduire un monde laissé derrière lui, mon père avait horreur de ça. Mes parents avaient quelques amis italiens, mais ils étaient plus copains avec des Québécois. Bon, il arrivait que mon père aille prendre le café le samedi matin au Caffè Italia, mais pas plus que ça », raconte le journaliste.

Le déracinement, ses parents y avaient déjà goûté. La France les avait accueillis, après la guerre en 1946, plusieurs années avant la naissance du benjamin. Ils parlaient déjà la langue de Molière. « Mon père a travaillé quelques années avant de faire venir ma mère et ma sœur. Il était camionneur. Plus tard, il a acheté son camion et il est devenu travailleur autonome. C'est sûr qu'à la maison, on mangeait différemment. Des artichauts et des pêches, notamment. La cuisine était différente, la façon de s'habiller, l'ouverture sur l'Europe aussi. Mais pour le reste, je me sentais comme un Québécois. Mes parents ne nous donnaient pas de contraintes ni à moi ni à ma sœur. Ils étaient modernes. Mes parents avaient parfois la nostalgie de retourner en Italie. Surtout mon père, en fait, qui éprouvait de la difficulté avec le climat. Ma mère était mieux intégrée que lui, elle était plus sociable. »

Un peu d'histoire : d'abord le règne des padroni… 

Au 19e siècle, les Italiens sont nombreux à fouler le sol canadien. Gonflés à bloc par le rêve américain, l'espoir d'avoir une terre à soi, « de posséder une maisonnette au Canada, avec un bassin et des poissons et beaucoup de lilas, qu'admireront les passants », comme on le chantait dans une populaire ritournelle italienne de l'époque.

« L'Italie favorise le Nord et l'industrialisation, au détriment de l'agriculture. La population du Sud, plus agraire, est marginalisée. Les gens vivent des problèmes chroniques d'endettement. Ils manquent de terre, le sol s'appauvrit. Les Italiens s'exilent », explique Sylvie Taschereau, professeure d'histoire à l'Université du Québec à Trois-Rivières. Ce sont des hommes, qui les premiers, s'installent au Canada. Ils viennent des régions du Molise, de la Calabre et de la Sicile. Ils sont rapidement pris en charge par des padroni, sorte d'agents de placement, souvent sans scrupules, qui leur trouvent boulot et logement moyennant un prélèvement sur leur salaire. Installés, ils préparent la venue de leur femme et de leur progéniture. En 1905, ils sont environ 4000 à Montréal; en 1921, ils atteignent 13 922!


… puis les « chaînes migratoires » 

Le phénomène des « chaînes migratoires » succède au règne des padroni. « Plusieurs personnes d'un même village ou d'une famille arrivent ici et font ensuite venir les autres. Pour les convaincre, ils écrivent régulièrement des lettres qui racontent la vie au Canada et donnent tous les renseignements pour venir y immigrer », explique Bruno Ramirez, professeur d'histoire à l'Université de Montréal.

Les Italiens triment dur. On les engage dans les mines, l'aménagement des canaux de navigation et du système ferroviaire, ainsi que dans l'industrie de la construction. Montréal est alors la métropole du Canada, le cœur du réseau de transport. Leur travail est saisonnier, éprouvant, exercé souvent au péril de leur vie. Il leur faut vivre avec l'incertitude et les douleurs physiques, lot de milliers d'immigrants.

Même les femmes doivent mettre la main à la pâte. « Elles s'occupent dans un premier temps de louer des chambres et des pensions aux nouveaux immigrants. Cela crée un sentiment d'appartenance. Plus tard, dans les années 50, elles feront des travaux de couture dans les manufactures », complète Mme Taschereau.

Des relations d'abord tendues avec le pays d'accueil 


Qu'en est-il de l'opinion des Canadiens français à leur égard ? Au début du vingtième siècle, les journaux étalent les frasques et les conditions insalubres des mansardes italiennes. « On y soulignait rixes, épisodes violents, activités mafieuses. On percevait les Italiens comme des gens pauvres qui s'entassaient dans des logements minuscules », relève Mme Taschereau. « Le fait est que le comportement criminel semble être, du moins pour un secteur de l'opinion publique montréalaise, le trait caractéristique le plus visible de la population italienne », peut-on lire dans Les Premiers Italiens de Montréal, l'origine de la Petite Italie du Québec de Bruno Ramirez.

La maison comme symbole de réussite sociale 

La situation s'améliore par la suite. On commence à se déplacer davantage vers le nord de Montréal, le Mile-End, puis au-delà de la voie ferrée, dans ce qui deviendra la Petite Italie. Les nouveaux arrivants s'achètent de petits lopins de terre près de la rue Jean-Talon où prolifèrent plusieurs verdures à l'état sauvage, bonnes à cuisiner et à mettre en bocaux. Les hommes peuvent y planter des cerisiers et des vignes afin de fabriquer du vin.

« Les loyers y sont moins chers. On marche moins pour se rendre à son travail, il y a plusieurs terrains vagues où l'on peut cultiver un jardin, faire pousser ses légumes, nourrir sa famille », avance la professeure. « Peu qualifiés, ils venaient d'un monde agraire, mais ils avaient choisi de venir dans les villes. Ils devaient se réadapter aux réalités urbaines, à leur nouvelle vie en cultivant entre autres des jardins, des fleurs, des légumes », renchérit Bruno Ramirez, professeur d'histoire à l'Université de Montréal.

Le refuge de l'Italien, sa gloire, sa sécurité, la preuve de sa réussite et de sa reconnaissance sociale, c'est sa demeure. « Beaucoup ont construit leurs maisons en récupérant les matériaux sur les chantiers de construction de leurs lieux de travail. Ils ont, de par l'architecture et l'opulence des jardins, une réelle volonté d'éblouir les voisins et les visiteurs, de sembler vivre dans le luxe, du moins selon leur définition du luxe. Il y a des pièces strictement réservées aux fêtes, comme un deuxième salon », relate la professeure.

Une communauté divisée par le fascisme 

Second coup de théâtre pour la communauté italienne : lorsque la guerre éclate en 1939, les autorités canadiennes ont pour mandat de chasser les sympathisants de l'ennemi. Le fasciste Benito Mussolini est au pouvoir en Italie. Et, pour certains de ces Italiens immigrants qui ont fui l'exclusion politique et l'oppression, ce nouveau régime, qui fait régner la loi, l'ordre et la stabilité, est synonyme de progrès, de respect des valeurs traditionnelles.

Au sein de la population italienne de Montréal, des clans se divisent, les conversations s'enveniment, les tensions montent. Les policiers perquisitionnent, arrêtent et vont jusqu'à interner les plus « dangereux » représentants des groupuscules qui, selon eux, constituent une menace pour la sécurité nationale. Un épisode noir de l'histoire de l'immigration canadienne qui laisse encore aujourd'hui des traces douloureuses dans la mémoire de la communauté.

Une autre vague d'immigration, tout juste après la Deuxième Guerre mondiale, fait renaître quelque peu l'esprit communautaire et l'engouement pour les associations de toutes sortes.

L'héritage parental 

Plus que tout, les valeurs familiales ont toujours été très fortes en Italie. Et les immigrants italiens de Montréal n'étaient pas en reste. Les libertés individuelles prônées par les enfants violaient-elles quelque peu le respect de l'autorité? « Lorsque je suis allé vivre avec ma copine, mes parents avaient des réticences. Ils avaient peur. Je n'étais pas marié. Je n'avais ni un vrai boulot ni un diplôme complété », souligne M. Tana.

Crédit : Gunther Gamper***


Les études représentaient aussi un moyen, pour les parents peu éduqués, de favoriser la réussite de leurs enfants : « Pour nous sortir de l'univers auquel ils étaient confinés, l'arme véritable c'était de bonnes études. Ils nous ont légué le caractère combatif des immigrants : ne pas se décourager facilement ni se laisser abattre et déployer patience et effort », dit le journaliste Franco Nuovo.

Paul Tana abonde dans le même sens. « Mes parents avaient un sens très fort de la mesure, du combat et des stratégies de survivance. Ils économisaient pour s'acheter une maison. Ils n'allaient pas dîner dans les restaurants, trouvant absurde le fait de dépenser une fortune pour un repas. »

Lino Saputo confiait récemment à la journaliste Josée Larivée : « Mon père m'a enseigné à être généreux, à traiter les autres avec respect et dignité. Même mes concurrents! De ma mère, je retiens la ténacité, la force d'abattre un travail ardu. C'est elle qui a insufflé un esprit familial et je fais tout pour le conserver. […] J'enseigne à mes enfants et à la relève à ne pas s'asseoir sur leur succès. Le jour où l'on s'arrête d'avancer, on recule. »

Le cœur entre le Québec et l'Italie 

Bruno Ramirez et Franco Nuovo croient que les Québécois et les Italiens se ressemblent beaucoup. « Il y a une certaine convergence culturelle entre eux, remarque Bruno Ramirez, lui-même Italien d'origine. Ils sont de confession catholique, ouverts, joviaux, easy going, ils ne se prennent pas trop au sérieux. »

Paul Tana a mis du temps à se sentir Québécois ou Italien. « Dans les années 70, il n'y avait pas de place pour être immigrant. C'était l'époque du nationalisme. J'essayais de mettre de l'avant ma québécitude mais j'avais un manque. Je me retrouvais là-dedans, mais en même temps, non. C'était légitime de se battre pour le français. Mais, ce n'était pas ma lutte. Je ne me sentais pas Québécois. J'étais aussi reconnaissant envers le Canada. Je suis débarqué au port d'Halifax, sur le quai 21. C'est le pays qui nous a accueillis, mes parents et moi. Quelque part, je n'avais pas été victime des Anglais! »

Il poursuit : « J'étais en conflit intérieur. Je voulais disparaître. Je suis parti vivre en Italie et je me suis retrouvé. J'avais besoin de me réconcilier avec mes racines. J'ai vu qui j'étais. Je me suis assumé. Déjà, être Italien dans les années 60, c'était comme être newfie. On faisait des blagues sur les Italiens. On nous trouvait sales, foireux, voleurs de jobs et de femmes. J'étais un peu trop jeune, mais je me souviens que les Italiens draguaient les filles au parc Belmont. Ça faisait des jaloux. Maintenant, dans l'esprit des gens, l'Italie rime davantage avec bon goût et raffinement, mais à cette époque-là, on était loin de ça », s'esclaffe le cinéaste.

Franco Nuovo a vécu l'opposé. « Moi qui m'étais toujours senti Québécois, c'est lors de mes voyages en Italie que j'ai pris conscience que les gens me ressemblaient davantage du point de vue de la couleur de peau, de la morphologie. J'avais la même gestuelle, les mêmes habitudes, la même façon de parler qu'eux, avance-t-il. J'ai mis du temps à réaliser que j'étais aussi Italien. Ça ne prend pas une génération pour effacer les origines. »

« Montréal, c'est ma ville. C'est là où je peux exprimer le plus ce que je suis : à la fois mon passé d'immigrant et mon présent de Montréalais sans me poser de questions. Ici, c'est mon vrai chez moi. C'est clair que cette nostalgie de mon pays d'origine va faire partie de moi toute ma vie. Mais je vis avec ça », conclut Tana.


* Image : Reuters

** Dominic et Frank du Caffè Italia, Montréal.

*** Maria Iencarelli, Philipe Braz et Éric Rivellino de l'épicerie Milano, Montréal.

Pour en savoir plus :

Bruno Ramirez, Les premiers Italiens de Montreal: l'origine de la Petite Italie du Québec, Boréal Express, l984.


Films de Paul Tana :

La Déroute (1998)

La Sarrasine (1991)

Marchand de jouets (1988)

Caffè Italia Montréal (1985)

Les Grands Enfants (1980)

Deux contes de la rue Berri : Les Gens heureux n'ont pas d'histoire (1976) et Pauline (1975)

Les Étoiles et autres corps (1972)


Film d'Émile Gaudreault :

Mambo Italiano, (2003)


Série télévisée :

Ciao Bella sur la communauté italienne de Montréal, diffusée à l'automne 2004 sur les ondes de la chaîne française de Radio-Canada.


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