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Spleen, vodka et métaphysique : les Russes de Montréal

(French version only)
Photo Valérie Remise*
Les Russes aiment s’amuser. Au bar Sova (« hibou » en russe), situé dans le quartier Côte-des-Neiges, les soirées sont endiablées et se terminent très tard. Les gens sont heureux, rient, chantent, dansent, c’est la fête ! Incursion dans la communauté russe de Montréal.

Ils viennent d’une contrée vaste et froide. Jadis un grand empire socialiste réunissant 15 républiques, l’URSS a été morcelé, depuis 1991, en plusieurs états indépendants. Parmi ces derniers, la Russie, pays d’origine de plusieurs milliers d’immigrants établis au Canada. Une immigration diversifiée à l’image de l’ancien empire.

« La notion du ‘’nous’’ est très particulière au sein de cette communauté, estime Amélie Billette, auteure d’un mémoire de maîtrise sur les immigrants russes, écrit déposé à l’Institut national de recherche scientifique. Ils partagent une langue et un même passé soviétique. Cela leur donne une identité en commun, précise-t-elle. Pour les définir, je n’emploie pas le terme ‘’russe’’, lui préférant celui de ‘’russophone’’. Car les Russes ont parfois un autre lieu de naissance : par exemple, un tel peut être né de mère juive originaire d’Azerbaïdjan et d’un père ukrainien d’origine russe qui se sont installés en Russie ! Ils représentent l’ancienne Union soviétique à eux seuls ! » s’exclame Mme Billette.

Moscovite de naissance, Eugène Riazantgev a fait des études en communication à Paris avant de partir pour Montréal en 1996. Collaborateur de plusieurs journaux russes, il signe aussi une rubrique sur le cinéma dans le bimensuel montréalais en langue russe Montréal–Toronto.

« La communauté de l’époque était minuscule se rappelle M. Riazantgev. Il y a beaucoup plus de Russes maintenant, reconnaît-il. Et c’est très difficile de les cataloguer. Ils viennent des quatre coins de l’ex-URSS et ont immigré lors de périodes historiques distinctes. Les premiers ont fui la révolution bolchevique et ne sont pas très proches du reste de la communauté. La deuxième vague d’immigrants a quitté le bloc soviétique socialiste et les derniers en lice sont venus au Canada en tant que réfugiés politiques après le démantèlement de l’URSS. Un fossé énorme sépare les Russes de Montréal. Ceux qui sont originaires de St-Pétersbourg ou de Moscou, des villes plus européennes, sont davantage occidentaux. D’autres, originaires d’Asie centrale ou des steppes, ont l’islam comme religion », précise M. Riazantgev.

C’est à Montréal que l’une des plus anciennes communautés russes du pays s’organise en 1907. Elle érige l’Église orthodoxe russe Saint-Pierre-Saint-Paul (toujours en fonction et située au 1151, rue Champlain) qui devient un haut lieu de rassemblement : concerts, spectacles et soirées-rencontres sont alors au programme. La communauté fonde par la suite des écoles, des équipes sportives, des camps d’été et une bibliothèque baptisée Pouchkine où l’on peut y emprunter des livres en russe. Quelques-uns élisent domicile dans la ville de Rawdon, au nord de Montréal. On y trouve d’ailleurs une église orthodoxe et un cimetière qui témoignent de leur présence.

Les Russes de Montréal n’ont jamais créé un quartier ethnique russe préférant s’établir, durant la Première Guerre mondiale, dans les quartiers modestes (Pointe-Saint-Charles, Frontenac, Lachine, etc.) en raison de leur origine à la fois paysanne et ouvrière et de la proximité de leur lieu de travail. Après la Deuxième Guerre mondiale, le second contingent d’immigrants russes est rapidement pris en charge par un organisme nouvellement crée, la Société d’aide aux nouveaux immigrants, qui offre soutien financier et parrainage. L’Union des cadets, fondée en 1952, publie un journal en langue russe qui se donne comme mission première de rectifier toute information sur l’histoire russe. Quant aux dissidents juifs russes qui quittent la Russie à la fin des années 1970, ils intègrent la communauté juive de Montréal, installée en majorité dans l’Ouest de la ville et dans Côte-des-Neiges. À la suite de cette vague d’immigration, la communauté juive adapte certains de ses services et institutions aux besoins spécifiques des Juifs russophones.

Mille et un boulots pour survivre
La plus récente vague d’immigration, qui a débuté en 1991, est la plus importante. Elle se distingue par une nette tendance à se fondre davantage dans l’ensemble de la population. Aujourd’hui, environ 40% de la communauté russe habite dans divers quartiers ou arrondissements de l’Ouest de Montréal, notamment Côte-St-Luc, Notre-Dame-de-Grâce, Montréal Ouest, Hampstead et Côte-des-Neiges.

Selon Amélie Billette, il s’agirait d’une communauté qui n’est pas institutionnalisée, elle n’aurait pas un seul centre communautaire auquel tout le monde pourrait se rattacher. Les Russes de Montréal formeraient des réseaux personnels. Ils seraient très indépendants et individualistes. Plusieurs d’entre eux seraient de jeunes professionnels, diplômés en génie.

« Comme ils n’ont pas toujours pu exercer leur profession dans leur pays d’origine, ils ont pratiqué mille et un boulots pour survivre. Ils sont donc très polyvalents et débrouillards », estime Mme Billette.

Photo : Valérie Remise**
Nikolai Kupriakov, peintre et directeur de la galerie Artus (conjonction entre les termes «art» et «us») nous accueille dans l’espace ensoleillé qui lui sert à la fois d’atelier, de galerie d’art et de lieu d’enseignement. La nouvelle exposition n’est pas encore montée mais déjà on peut apercevoir au sol les énormes canevas aux mille couleurs. Devant un thé bien chaud, il nous raconte son arrivée au pays il y a 15 ans. « Il était alors facile d’obtenir un visa pour le Canada », se souvient-il.

Né en Russie, il immigre d’abord en Lituanie, comme 30% de ses compatriotes de l’époque, pays où il étudie les beaux-arts.

« Être artiste en URSS à l’époque, c’était un peu plus laborieux, se rappelle-t-il. Les Soviétiques ne reconnaissaient que l’art qui glorifiait le socialisme : les vastes paysages, le dur labeur des ouvriers dans les usines ou des toiles dépeignant des paysans dans les champs. Si vous étiez dans le système, ça pouvait aller. Vous répondiez aux attentes. Si vous étiez à l’extérieur du système, c’était autre chose », observe-t-il.

Arrivé à Montréal, Nikolai Kupriakov suit d’abord des cours de français et termine une maîtrise en architecture à l’Université de Montréal. Ne trouvant pas d’emploi dans le domaine, le jeune homme s’oriente vers la peinture et lance sa galerie d’art. Il affirme n’avoir jamais été très proche des membres de la communauté russe.

« Je n’ai pas vraiment cherché à me rapprocher d’elle car je voulais d’abord et avant tout m’adapter à ma nouvelle situation. »

Il apprécie Montréal, ses rues calmes et tranquilles, ainsi que la tolérance de ses résidents. « La première chose qui m’a frappé ici, c’est de voir les gens faire la queue pour attendre le bus. En Russie, tout le monde joue du coude pour monter dans le véhicule, rigole-t-il. Les Québécois sont aussi très individualistes mais ça me plaît bien; je le suis aussi. »

Ce qu’il trouve le plus difficile ? Le contact avec les dames… « On ne peut pas aborder une femme dans la rue sans qu’elle ne se sente harcelée ! Elle va tout de suite vous trouver bizarre. Bientôt, il va falloir une autorisation sur papier pour pouvoir lui parler ! » ironise le peintre.

« Tchekhov n’avait pas tort ! »
On décrit les Russes comme des êtres un brin torturés et mélancoliques. « C’est un peu ça l’âme russe ! Les Nord-Américains essaient d’éviter les problèmes, de les contourner. Les Russes, non. Ils essaient de les surmonter. Ils se posent plein de questions fondamentales. On voit cela même dans l’art : les œuvres sont plus symboliques, sombres, voire déprimantes », résume M. Kupriakov.

« Tchekhov disait : les Russes craignent le futur, adorent le passé et haïssent le présent, relate, quant à lui, le journaliste Eugène Riazantgev. Tchekhov n’avait pas tort ! Ils se plaignent de leur vie, espèrent des jours meilleurs, mais ne font rien pour améliorer leur sort. Et il y a beaucoup de nostalgie. Les gens regrettent l’organisation sociale mise en place dans l’ancien empire soviétique. Il y avait une protection de la part de l’État. Les travailleurs avaient un salaire, un boulot, des vacances. Cette époque communiste leur manque. Ils croyaient à ces idéaux. »

Pour sa part, Amélie Billette croit que les Russes de Montréal cultivent une certaine méfiance à l’égard du gouvernement et même de leurs compatriotes. « C’est le réflexe qu’ils ont développé à force de vivre dans un tel régime. Si quelqu’un décide de créer une association, ils vont tout de suite être suspicieux. »

« Il y a un désengagement vis-à-vis de la vie politique et sociale qui est plus perceptible dans la communauté russe de Montréal, affirme M. Riazantgev. En Espagne, par exemple, où vivent six millions de Russes, la communauté a une association qui est représentée au parlement. »

Tous s’accordent cependant pour dire que les Russes aiment aussi s’amuser. Entre autres lieux, au bar Sova (« hibou » en russe), situé dans le quartier Côte-des-Neiges, les soirées sont endiablées et se terminent très tard. «Les gens sont heureux, rient, chantent, dansent, c’est la fête !» note le peintre et directeur de la galerie Artus. 

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La passion de la connaissance
L’éducation pour tout Russe est primordiale. En plus du programme scolaire régulier, certains parents ont jugé indispensable que leurs enfants reçoivent une formation à la culture russe. Ils ont donc organisé des cours qui se donnent le soir et la fin de semaine dans trois établissements scolaires de la région montréalaise. La liste des matières scolaires y est très chargée : sciences, mathématiques, ballet, peinture, littérature classique… « Les parents veulent que les enfants aient les mêmes références et connaissances générales qu’eux », déclare Mme Billette. Pour les adultes, l’école est aussi le lieu où se créent les réseaux de contact. « Les parents et les grands-parents apprennent à se connaître. C’est un des endroits clés des rencontres et des fêtes », ajoute-t-elle.

M. Riazantgev souligne que les jeunes Russes qui ont entre 17 et 25 ans ont une attitude plus positive à l’égard de la Russie que la génération des 35-40 ans. « Pour ces jeunes, il n’y a plus de distinctions maintenant. C’est la même musique, la même culture, ici comme là-bas. Les plus âgés ont survécu aux illusions et au passage du communisme vers une économie de libre entreprise. » En somme, conclut Amélie Billette, « les Russes valorisent énormément leurs valeurs et leur culture. »



La communauté russe – quelques données :
Entre 1917 et 1939, on dénombre en Saskatchewan et en Alberta près de 21 200 Canadiens d’origine russe provenant d’Ukraine ou de Pologne.

Après la Deuxième Guerre mondiale, un second contingent d’immigrants arrive au Canada. Il n’est toutefois pas très homogène et se divise en petits groupes.

À la fin des années 1970, 5 000 Russes de religion juive s’y établissent à leur tour. Certains d’entre eux sont des dissidents politiques, d’autres fuient la vague d’antisémitisme qui sévit alors en URSS.

En 2001, Statistique Canada a recensé 22 625 personnes d’origine russe au Québec. De ce nombre, 15 000 vivent à Montréal. La moitié de ces immigrants est établie au Canada depuis 1996.
 


* M. Nikolai Kupriakov, peintre.

** M. Nikolai Kupriakov, peintre.

Pour en savoir plus :

Monographie


Billette, Amélie. Les immigrants russophones à Montréal, une ou plusieurs communautés? Mémoire présenté en Études urbaines, Université du Québec, INRS-Urbanisation, culture et société, 2005, 175 p.
www.ceetum.umontreal.ca

Site Web

Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, gouvernement du Québec. Portrait statistique de la population d’origine ethnique russe, recensée au Québec en 2001, 2001, 10 p.
www.micc.gouv.qc.ca/publications/pdf/com_russe.pdf

Journal

Montréal-Toronto, bimensuel (en russe seulement)
www.russianmontreal.com/

Culture, beaux-arts

Centre de ressources de la communauté russophone du Québec

Bibliothèque interculturelle
6767, chemin de la Côte-des-Neiges
Montréal, Québec, Canada

Galerie d’art Artus
988 Rachel E.
Montréal, Québec, Canada


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