Tolerance.ca
Director / Editor: Victor Teboul, Ph.D.
Looking inside ourselves and out at the world
Independent and neutral with regard to all political and religious orientations, Tolerance.ca® aims to promote awareness of the major democratic principles on which tolerance is based.

Les Kurdes : une nation, quatre trajectoires

(French version only)
By
president, Middle East Pact (MEP)
Sur le plan des libertés publiques, les Kurdes en Turquie et en Syrie sont autorisés à pratiquer leur langue, mais ils n’ont pas le droit de la diffuser. Différentes lois interdisent la reconnaissance des enfants sous des noms kurdes, les noms de lieux géographiques en langue kurde sont remplacés par des noms turcs ou arabes. L’enseignement de la langue kurde est interdit dans les établissements scolaires de ces deux pays, qui nient l’existence même d’un peuple et d’une culture kurdes.
_____________________________________

D’origine indo-européenne, le peuple kurde descend des Mèdes dont nous parle la Bible dans le livre de Daniel. Ils comptent entre 25 et 37 millions d’âmes, habitant la Turquie (entre 13 et 20 millions), l’Iran (environ 7 millions), l’Irak (environ 6 millions) et la Syrie (environ 2 millions), dans ce qui est appelé le Kurdistan. Il existe également d’importantes communautés kurdes en Arménie, en Azerbaïdjan, au Liban et en Israël. Sur le plan religieux, les Kurdes sont majoritairement musulmans sunnites, mais aussi alévis, yézidis, juifs et dans une plus faible proportion, musulmans chiites et chrétiens, en Irak et en Iran.

Victimes de la partition de l’Empire ottoman et de la création des Etats modernes du Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale (1914-1918), les Kurdes sont depuis neuf décennies divisés par des frontières étatiques, des soulèvements, des répressions et des alliances paradoxales avec les pouvoirs régionaux. S’ils sont, il est vrai, minoritaires dans les pays qui les occupent, ils demeurent nettement majoritaires dans les territoires qu’ils revendiquent, c’est-à-dire au Kurdistan.

Subscribe to Tolerance.ca

Turquie, Syrie et Iran : une discrimination à des degrés variables

La Turquie est le pays qui abrite la plus importante et la plus nombreuse communauté kurde de la région, mais aussi la majeure partie du Kurdistan. En effet, hormis le sandjak d’Alexandrette longtemps revendiqué par Damas, les seuls voisins terrestres des Turcs au Moyen-Orient sont des Kurdes peuplant de part et d’autre les frontières de la Turquie avec la Syrie, l’Irak et l’Iran, ce qui par ailleurs aurait pu rapprocher davantage ces puissances dans la recherche d’une solution équitable et réaliste à la question kurde. Mais au contraire, c’est davantage un facteur de déstabilisation puisque la guerre qui oppose l’armée turque aux milices kurdes fait plusieurs morts chaque mois depuis 1984, et a servi de prétexte aux Turcs pour élargir leur champ de bataille à l’extérieur de leurs frontières, comme le démontrent les dernières interventions effectuées dans le Kurdistan irakien.

En Syrie, les Kurdes constituent un peu moins de 10% de la population de la Syrie. Cela fait d’eux la minorité la plus importante de ce pays. Ils sont concentrés principalement au nord-est et au nord avec d’importantes communautés à Alep et à Damas. Si le pouvoir baasiste se revendique d’un progressisme séculier rejetant la répartition confessionnelle – à la libanaise – des sièges au Parlement et des postes dans les administrations, il pratique une politique discriminatoire à l’égard de ces citoyens kurdes. Des dizaine de milliers de Kurdes sont privés de la nationalité syrienne. Privés d’entretenir leur culture, ils sont confrontés à une arabisation forcée.

Enfin, l’Iran compte des Kurdes dans sa zone frontalière avec la Turquie et l’Irak. En janvier 1946, les Kurdes d’Iran proclamaient à Mahabad l’indépendance de leur province, mais l’année suivante, celle-ci était écrasée par le régime du dernier chah, Reza Pahlavi. La République islamique poursuit depuis 1979 la politique de l’ancien régime. Arrestations arbitraires et exécutions sommaires frappent périodiquement des militants indépendantistes. « Le gouvernement iranien ne respecte pas son obligation d’empêcher que ses citoyens kurdes ne soient victimes de discrimination et d’atteintes aux droits humains », selon un rapport d’Amnesty International paru en juillet 2008.

Sur le plan des libertés publiques, les Kurdes de ces pays sont autorisés à pratiquer leur langue, mais ils n’ont pas le droit de la diffuser. En Turquie et en Syrie, différentes lois interdisent la reconnaissance des enfants sous des noms kurdes, les noms de lieux géographiques en langue kurde sont remplacés par des noms turcs ou arabes. L’enseignement de la langue kurde est interdit dans les établissements scolaires de ces deux pays, qui nient l’existence même d’un peuple et d’une culture kurdes. Les « Turcs montagnards » est l’appellation employée par les politiques turcs pour désigner les Kurdes d’Anatolie, tandis qu’en Syrie le pouvoir les considère comme des tribus arabes en voie d’intégration.

Irak : vers la séparation ?

En Irak, l’ancien pouvoir nationaliste a nié l’existence d’une identité kurde distincte de l’identité arabe irakienne. Le pacte de reconnaissance des « droits nationaux et culturels » du peuple kurde conclu en 1970 entre le chef rebelle Mustapha Barzani et Saddam Hussein, sera remis en cause par ce dernier à l’occasion de la guerre Irak-Iran (1980-1988). En mars 1988, le régime de Saddam a gazé la ville kurde de Halabja, provoquant la mort de 5 000 personnes, comme riposte à « l’infidélité kurde » durant le conflit aux dires des hordes baasistes. Cette opération s’inscrit dans le cadre d’une vaste campagne d’épuration ethnique baptisée Al-Anfal, qui a causé la disparition de 182 000 personnes, et la destruction de plus de 90% des villages Kurdes selon les estimations kurdes officielles.

A la suite de la Guerre du Golfe de 1990 les Kurdes ont pu établir une zone autonome au nord de l’Irak et leur action comme supplétifs des Etats-Unis leur a été bénéfique jusqu’à la chute du régime de Saddam en avril 2003 et la mise en place d’un système démocratique dans lequel les Kurdes sont représentés de façon équitable. Plusieurs dirigeants du nouvel Irak sont des anciens rebelles kurdes, comme le président de la République Jalal Talabani, le ministre des Affaires étrangères Hoshiar Zibari et plusieurs hauts gradés de l’armée, mais ce n’est pas pour autant que la société civile du pays soit parvenue à absorber sa composante kurde qui demeure fortement marquée par les séquelles du passé. De plus, la guerre civile et le climat d’instabilité qui l’accompagne affectent le fonctionnement des nouvelles institutions du pays. Enfin, la société kurde semble plus tournée vers la séparation comme le démontrent de nombreux sondages. Mais un Etat kurde peut-il voir le jour sans accès à la mer et sans le consentement d’aucun Etat frontalier ?

La crise irakienne place la Turquie voisine face à un dilemme. D’un côté, il lui faut montrer son soutien à l’allié américain, et à l’Occident dont elle espère se rapprocher encore en rejoignant l’Union européenne ; de l’autre, elle redoute fortement que la guerre civile irakienne ne remette en cause les structures étatiques et les frontières nées de la Grande Guerre, en particulier avec la constitution d’une entité kurde jouissant d’une très forte autonomie au nord de l’Irak. A titre d’exemple, il y a un an, un cargo en provenance d’Egypte, avec à son bord du matériel destiné à la construction d’une raffinerie dans le nord de l’Irak, région autonome du Kurdistan irakien, a été bloqué dans le port turc de Mersin parce que le mot « Kurdistan » figurait en toutes lettres sur chacun des trente-cinq containers où était stocké ce matériel. La douane du port de Mersin prétextant qu’il n’existait pas d’Etat portant le nom de « Kurdistan » a placé ce matériel en quarantaine. Les autorités turques ont ensuite réclamé que ce chargement soit renvoyé en Egypte. Peu de temps auparavant, deux containers chinois, dont la destination finale était également le « Kurdistan » (irakien), avaient déjà été renvoyés pour les mêmes raisons vers leur point de départ.

Un dénominateur commun

Le problème kurde comporte quatre facettes différentes. En effet, au-delà des caractéristiques concernant l’ensemble de la région moyen-orientale, chaque pays présente des spécificités politiques, démographiques et économiques. Ils ne sont pas tous confrontés aux mêmes types de mouvements sociaux ou aux mêmes contestations locales. Il va de soi que les quatre Etats concernés par le problème kurde ne disposent pas des mêmes moyens militaires et financiers, ni d’une liberté d’action similaire, et leurs contraintes internes et externes divergent considérablement. Cependant, un dénominateur commun prime et lie le destin du groupe dans les quatre pays : l’existence et la perpétuation d’un sentiment d’appartenance à une même nation et un processus d’exclusion et de marginalisation en Turquie, en Syrie et en Iran. De même, les politiques étatiques convergent dans leur répression des revendications minoritaires au nom de la souveraineté de l’Etat et de la défense de l’unité nationale.


Share your ideas with Masri Feki

Postings are subject to the terms and conditions of Tolerance.ca®.
Your name:
Email
Heading:
Message:
Follow us on ...
Facebook Twitter