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La nouvelle orthographe : les spécialistes ne s'entendent pas

En mai 2004, l’Office québécois de la langue française (OQLF) recommandait officiellement - à l’instar de nombreuses organisations francophones - l’adoption de la nouvelle orthographe, ces récentes règles d’écriture qui touchent près de 2 000 mots. Or, cette réforme de l’orthographe est loin de faire l’unanimité. Tolerance.ca® a interrogé les spécialistes de la langue. 

Une langue est vivante. Par le fait même, elle se transforme, se renouvelle et se modifie au gré de l’usage. Il en a toujours été ainsi et le français ne fait pas exception à la règle. Il s’agit là d’une évolution normale.

Depuis plus d’un siècle, de nombreux projets de réformes ont été présentés dans la francophonie afin de permettre à la langue de Molière de simplifier certaines de ses composantes. Toutefois, aucune d’entre elles n’a réellement abouti. Ainsi, après de nombreux débats qui ont eu cours au fil des récentes décennies, le Conseil supérieur de la langue française de France proposait finalement, en 1990, certaines rectifications dans le Journal officiel de la République française.

Plusieurs instances en Belgique, en France, en Suisse et au Québec les ont depuis acceptées. L’objectif de ces dernières : simplifier une langue déjà considérée comme casse-cou.

Parmi les changements, notons la suppression du trait d’union pour certains mots, l’emploi de l’accent grave plutôt que l’accent aigu, la disparition de l’accent circonflexe sur les i et les u (voir l’annexe en fin d’article). En tout, près de 2 000 mots sont touchés. À noter : il s’agit ici de rectifications et non pas d’une réforme en profondeur de la langue.

La position de l’Office québécois de la langue française : harmoniser l’écrit

En 2004, l’Office québécois de la langue française (OQLF) réitérait sa position à l’égard des rectifications. À l’intérieur d’un communiqué, il rappelait que, dès 1991, il était « de façon générale, favorable à l’application des rectifications de l’orthographe ».

Comme le rappelle Noëlle Guilloton de l’OQLF, l’Office ne désirait pas, à ce moment-là, « faire cavalier seul ». Avant de prendre officiellement position, l’organisme a donc préféré attendre de voir de quelle façon ces normes allaient être accueillies et intégrées. « Maintenant, nous soutenons donc qu’en cette période de transition, les nouvelles graphies et les graphies traditionnelles ne peuvent être considérées comme fautives », affirme-t-elle.

Elle note alors que plusieurs de ces rectifications « vont dans le sens naturel de l’évolution de la langue ». Elles visent à harmoniser davantage certains aspects de l’écrit qui pouvaient jusqu’alors poser problème.

Au Québec, c’est le Groupe québécois pour la modernisation de la norme française (GQMNF) qui est à l’origine de la résurgence de la question des rectifications orthographiques. Chantal Contant, enseignante à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), est une des fondatrices du regroupement.

Le pluriel de cheval : chevals ou chevaux ?

« Il faut comprendre que les rectifications de l’orthographe ne touchent que l’orthographe. Il ne s’agit en rien de rectifications de la langue », tient à préciser d’entrée de jeu Mme Contant. Elle balaie ainsi du revers de la main les « légendes urbaines » qui véhiculent toutes sortes d’idées farfelues. Qui n’a jamais entendu parler d’une rumeur de reconnaissance du pluriel « des chevals »? « Cela n’a rien à voir avec les rectifications orthographiques », rassure-t-elle.

« Nous, nous sommes là pour dire aux gens que les nouvelles graphies ne sont plus des erreurs et pour diffuser les informations qui sont en lien avec les rectifications. Nous sommes là pour rappeler aux gens que l’Office de la langue française, l’Académie française ainsi que des associations des professeurs appuient les rectifications », explique-t-elle.

Malgré l’engouement du GQMNF pour les rectifications, d’autres spécialistes de la langue continuent d’émettre des réserves. C’est le cas de Pascale Lefrançois, professeure de didactique à l’Université de Montréal.

Ex-championne d’orthographe - en 1990, à l’âge de 16 ans, elle remporta le titre suprême du Championnat du monde d’orthographe organisé par Bernard Pivot-, elle admet pourtant être « favorable » aux principes de rectifier l’orthographe. « À mon avis, il y a des aberrations dans la langue qu’il faudrait corriger. Si on essayait d’éliminer ces irrégularités, on pourrait alors mettre l’accent sur d’autres éléments importants dans la maîtrise de la langue, comme le vocabulaire. »

Par contre, elle précise aussitôt qu’elle s’oppose « à une simplification à l’extrême » et aux « rectifications arbitraires » qui font fi de règles compréhensibles et logiques. Et, selon elle, certaines des modifications proposées font justement fi de toute logique.

Des rectifications facilitant l’écriture

« Pour ma part, je suis favorable à tout ce qui relève de règles et à tout ce qui est systématique ». Elle indique que le fait qu’on puisse désormais écrire la totalité des nombres composés avec des traits d’union est une rectification qui « facilite réellement » l’écriture.

« Comme il n’y a pas d’exceptions à cette règle, il s’agit donc d’une règle prédictible, donc d’une règle qui aide vraiment une personne qui écrit », précise Mme Lefrançois. Sur ce point, la nouvelle orthographe a visé juste. Mais elle ajoute d’un trait que plusieurs des nouvelles graphies n’ont tout simplement pas de fondements logiques.

La linguiste et lexicographe Marie-Éva De Villers semble du même avis. L’auteur du Multidictionnaire de la langue française écrivait dans une lettre d’opinion publiée dans le quotidien Le Soleil que les rectifications, qui ont pour objectif « de simplifier l'apprentissage de la langue française afin d'en favoriser la maîtrise par les francophones et de la rendre plus accessible aux allophones », avait plutôt pour effet de la complexifier.

Toujours à l’intérieur de cette lettre d’opinion, Mme De Villers citait, à titre d’exemple, la suppression de l’accent circonflexe à l’exception des cas où il apporte une distinction de sens. Elle écrivait alors: « Ainsi propose-t-on de conserver l'accent sur l'adjectif masculin “mûr” pour le distinguer du nom “mur”, mais de le supprimer sur la forme féminine de l'adjectif, ce qui crée l'asymétrie suivante : un fruit mûr, une pomme mure. Est-ce vraiment une simplification? »

Autre exemple: la préconisation de la soudure de certains mots composés (ex. : va-nu-pieds devient vanupied), de certaines locutions (ex. : à brûlepourpoint, à clochepied, vatout), alors que d'autres conservent leurs traits d'union (ex. : c'est-à-dire, chef-d'oeuvre, va-et-vient) ou s'écrivent sans traits d'union (ex. : à pieds joints, à pied d'oeuvre, au fur et à mesure).

Le règne de l’ambiguïté : des changements en cours,
qui ne sont toujours pas reconnus sur le plan scolaire


Force est d’admettre que, plus de deux ans après la reconnaissance officielle des rectifications orthographiques par l’OQLF, le constat reste mitigé. Les spécialistes ne s’entendent toujours pas sur les rectifications ciblées et choisies. La possibilité offerte aux utilisateurs d’utiliser à la fois l’ancienne et la nouvelle graphie semble avoir créé une zone incertaine où l’ambiguïté règne en maître. Perceptions fondées?

Pascale Lefrançois répond qu’actuellement l’ambiguïté est bel et bien installée. Selon elle, cette situation est due au fait que les principaux acteurs n’adoptent toujours pas de position claire à l’égard des rectifications. En effet, le ministère de l’Éducation du Québec ne s’est toujours pas positionné dans ce dossier.

Elle précise: « Le caractère immobile de la situation est très nuisible. Le ministère de l’Éducation attend de voir ce que le ministère de l’Éducation de France va décider - ce dernier ne fait pas la promotion des rectifications -. Pour sa part, l’Académie française attend de voir l’usage qui en découlera. Dans cette situation, tout le monde attend après tout le monde. Le Québec attend après la France; la France attend après l’Académie; et l’Académie attend après les utilisateurs. »

En bout de ligne, résume-t-elle, on envoie un message flou et extrêmement confus, soit celui qu’il existe des changements, mais que ceux-ci ne sont toujours pas reconnus sur le plan scolaire. « En résumé, on vous enseigne deux choses en attendant. Je trouve qu’on n’aide vraiment pas les enfants là-dedans. » 

Chantal Contant du Groupe québécois pour la modernisation de la norme française (GQMNF) admet elle aussi qu’il y a ambiguïté. Toutefois, elle soutient que l’usage de la nouvelle orthographe se fait de plus en plus fréquent et que c’est par l’adoption de celle-ci que l’aspect ambigu disparaîtra. Pour preuve, elle souligne le choix de la nouvelle orthographe par certains médias écrits comme Forum, le journal officiel de l’Université de Montréal. Toutefois, aucun quotidien québécois ou publication de masse ne l’utilise. À ce sujet, elle lance: « C’est normal. Je crois que les quotidiens vont être les derniers à l’adopter. Ils vont suivre l’usage qui est fait de la langue. »

Par ailleurs, elle souligne à gros traits la reconnaissance de la nouvelle graphie par plusieurs ouvrages de référence. « Il n’y a à peu près plus d’ouvrage de référence qui se met à jour sans mentionner les rectifications. Cela démontre que ce n’est plus un petit phénomène ad hoc et passager », lance Chantal Contant.

Effectivement, plusieurs ouvrages de renom reconnaissent en totalité ou en partie les rectifications. C’est, entre autres, le cas du Bon usage (1993), de la Nouvelle grammaire française, du Français correct, du Bescherelle, du Dictionnaire de l’Académie française et du Dictionnaire Hachette.

Même réaction, note-t-elle, auprès des logiciels de correction. Les fameux correcteurs et dictionnaires multifonctions Antidote et Prolexis offrent l’occasion à leurs utilisateurs d’intégrer la nouvelle orthographe. L’an dernier, Microsoft suivait aussi la mouvance en intégrant les rectifications à ses nouvelles éditions de ses produits: Office, Word, Outlook, Encarta, Works, etc.

Le GQMNF a récemment procédé au dépouillement de l’édition 2004 du Petit Robert 1 et de l’édition 2006 du Petit Larousse illustré. L’étude statistique révèle que Le Petit Robert 1 mentionne déjà 52,1 % des graphies rectifiées, soit 1 161 cas mentionnés sur les 2 227 cas répertoriés. Pour sa part, Le Petit Larousse illustré mentionne seulement 38,8 % des graphies rectifiées, soit 817 cas mentionnés sur les 2107 cas répertoriés.

Reste maintenant à savoir si le temps donnera raison à la nouvelle orthographe… 

Les rectifications en quelques lignes. Un résumé des principales règles : 

Les numéraux composés sont systématiquement reliés par des traits d’union. 

Ex. : vingt-et-un, deux-cents, trois-millième (3000e) 

Dans les noms composés du type pèse-lettre (verbe + nom) ou sans-abri (préposition + nom), le second élément prend la marque du pluriel lorsque le mot est au pluriel. 

Ex. : un compte-goutte, des compte-gouttes ; un après-midi, des après-midis 

On emploie l’accent grave (plutôt que l’accent aigu) dans un certain nombre de mots (pour régulariser leur orthographe) et au futur et au conditionnel des verbes qui se conjuguent sur le modèle de céder. 

Ex. : évènement, crèmerie, je cèderai, ils suggèreraient
L’accent circonflexe disparait sur i et u. On le maintient néanmoins dans les terminaisons verbales du passé simple, du subjonctif, et dans quelques cas d’ambiguïté. 

Ex. : cout ; entrainer, nous entrainons, paraitre, il parait 

Les verbes en -eler ou -eter se conjuguent comme peler ou acheter. Les dérivés en -ment suivent les verbes correspondants. Font exception à cette règle appeler, jeter et leurs composés (y compris interpeler). 

Ex. : j’amoncèle, amoncèlement, tu époussèteras 

Les mots empruntés forment leur pluriel de la même manière que les mots français et sont accentués conformément aux règles qui s’appliquent aux mots français. 

Ex. : des matchs, des miss, révolver 

La soudure s’impose dans un certain nombre de mots, en particulier dans les mots composés de contr(e)- et entr(e)-, dans les onomatopées, dans les mots d’origine étrangère et dans les mots composés avec des éléments « savants ». 

Ex. : contrappel, entretemps, tictac, weekend, agroalimentaire, portemonnaie
Les mots anciennement en -olle et les verbes anciennement en -otter s’écrivent avec une consonne simple. Les dérivés du verbe ont aussi une consonne simple. Font exception à cette règle colle, folle, molle et les mots de la même famille qu’un nom en -otte (comme botter, de botte). 

Ex. : corole ; frisoter, frisotis 

Le tréma est déplacé sur la lettre u prononcée dans les suites -güe- et -güi- et est ajouté dans quelques mots. 

Ex. : aigüe, ambigüe ; ambigüité ; argüer 

Certaines anomalies sont supprimées et quelques familles sont réaccordées. 

Ex. : assoir, bonhommie (comme bonhomme), imbécilité (comme imbécile), persiffler (comme siffler) 

Source : Romain Muller. 

site officiel  www.orthographe-recommandee.info/orth.htm 


* Mme Pascale Lefrançois.

** Mme Chantal Contant.




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Ambigüité même dans les titres de l'article....
par Ferron le 13 février 2009

Le règne de l’ambiguïté : des changements en cours,
qui ne sont toujours pas reconnus sur le plan scolaire

Selon cette réforme, il faudrait plutôt écrire " ambigüité"

L'ortografe rénové
par Gougenheim le 11 février 2009

Une écriture élégante, façile à lire & façile à écrire. C'è possible avèc la norme Ortograf (www.ortograf.net) qi s'éten rapidemen de manière èxponençièl...

N'attendé pa une réforme venant dè-z académiçien, prené possèssion de votre lang!

Réforme sûre,confortable, efficace, les écueils à éviter
par ortograf-fr le 20 janvier 2009

Contrairement à un préjugé complaisamment répandu, une vraie réforme de l'orthographe serait facile à mettre en chantier. Voir l'opération Ortograf-fr.

Il y a deux pièges à éviter: 1°) le mirage des réformes modérées, qui fait perdre l'avantage de la stabilité sans pour autant rien régler 2°) les réformes radicales mal ciblées. C'est ce point qui a amené ortograf-fr à attaquer fin 2008 le mouvement Ortograf.net de Mario Périard, qui semble avoir été piloté par une taupe: François Sébastianoff, spécialiste de l'orthographe. Sébastianoff  a volontairement coulé, en 1986, l'association Ortograf-ADEC dont il était  vice-président.

En ajoutant ortograf à d'autres mots-clés, ex: écritures, alphabet universel, réforme, gachis scolaire, etc., vous trouverez souvent l'info manquante que vous cherchez.

Opinions
par mohamed a. le 25 septembre 2007

Je pense qu'on devrait respecter la langue,l'apprendre,l'aimer telle qu'elle est.Si on commence a faire des changements ,on n 'aurait pas ,peut-etre,durant quelques années une vraie langue,surtout si on connait que le francais se parle un peu partout dans le monde,et qu'alors,chaque communauté devrait apporter ses propres changements.il faudrait au moins fixer des critéres,organiser des séminaires auquels participent différents acteurs impliqués avant de prendre cette dangereuse décision.
Enseignante en formation professionnelle
par Lise Levasseur le 19 avril 2007

J'aiemrais savoir s'il y a une date arrêtée pour implanter la nouvelle orthographe dans nos programmes d'enseignement.
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