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Pays du Golfe : la démocratie par les médias

par
président, Middle East Pact (MEP)
Quatre principautés s’étirent le long du littoral du golfe Persique : le Koweït, Bahreïn, le Qatar et les Emirats arabes unis (EAU). Ils présentent de nombreux traits communs...

: une histoire souvent comparable depuis la mainmise britannique au XIXème siècle, mêmes structures politiques, mêmes bouleversements apportés par la richesse pétrolière, mêmes problèmes affrontés avec les conséquences des guerres du Golfe. Depuis près d’une décennie, ils ont en commun un arsenal médiatique dont le rayonnement régional est devenu un véritable outil de démocratisation dans une des zones les plus censurées au monde.

Vers une plus grande représentativité politique

La création de la chaîne satellitaire qatarie Al-Jazeera, en 1996, suivie par Al-Arabiya (Emirats arabes unis) et Al-Rai (Koweït) pour ne citer qu’eux, a marqué un tournant dans l’histoire de la télévision arabe. Ces chaînes doivent leur succès à une nouvelle culture journalistique et à un positionnement original qui promeut une certaine liberté d’expression dans une région du monde rongée par la corruption, la crise économique et le joug de pouvoirs autoritaires répressifs.

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Trans-arabes et politiquement diversifiées, ces chaînes emploient des compétences de tous les pays arabophones, y compris des Arabes israéliens. Ce choix de la diversification du recrutement va de pair avec une politique éditoriale régionaliste, qui accorde le même intérêt à des questions politiques souvent d’ordre intérieur se déroulant d’un bout à l’autre du monde arabophone. De cette trans-arabité résulte une déterritorialisation de l’information et de l’opinion qui rend difficile la censure et la répression policière des discours dissidents. Ainsi, un opposant libyen peut facilement transmettre son message aux siens en toute impunité à partir d’un studio d’Al-Jazeera à Londres ou même dans une capitale voisine. Al-Jazeera a par ailleurs servi de tribune aux opposants irakiens la veille de la chute du régime de Saddam Hussein. L’implantation de studios dans des capitales étrangères assure aux personnalités poursuivies dans leurs pays une plus grande protection. La démocratisation des médias et des moyens de communication (1) donne au message de chacune d’entre elles une part d’audience presque équivalente à celle qu’elle aurait pu obtenir en s’exprimant sur une chaîne locale dans son pays d’origine.

Le revers de ce souci de représentativité est qu’il bénéficie également aux radicalismes religieux et nationaliste. Accusés tantôt par les Occidentaux de médiatiser les messages des djihadistes, tantôt par les islamistes et les nationalistes arabes d’être à la solde des Etats-Unis, ces médias sont en réalité représentatifs avant tout. Ils représentent toutes les opinions de « la » société arabe, des plus extrémistes au point de légitimer les attentats du 11 septembre, au plus modérés, au point de remettre en cause les dogmes religieux, sociaux et politiques (2). Le plus intéressant dans ce constat est que la ligne de démarcation qui sépare les « extrémistes » des « modérés » correspond davantage à une fracture idéologique transversale, qui traverse l’ensemble du monde arabophone, qu’à des frontières politiques ou religieuses, ce qui favorise l’émergence de solidarités transnationales et d’une véritable dynamique régionale. Par exemple, certaines des personnalités les plus modérées dans leurs vues sont originaires d’Arabie saoudite et des monarchies du Golfe, tandis que des figures emblématiques de l’extrémisme religieux proviennent de pays plus ou moins séculiers comme l’Egypte et la Syrie.

Des progrès sur des sujets cruciaux

Il est possible de distinguer trois domaines qui intéressent les Occidentaux dans lesquels une nette avancée peut être constatée grâce à ces chaînes satellitaires : la lutte contre le terrorisme, les réformes politiques et la promotion des droits de l’homme.

En ce qui concerne la question du terrorisme, les chaînes satellitaires trans-arabes des pays du Golfe sont les seuls dans le monde arabophone à avoir adopté un vocabulaire professionnel. L’islam, selon toutes les interprétations officielles, préconise que toute personne tuée en faisant prévaloir la « parole d’Allah » ou en défendant sa terre bénéficie du statut de « Chahid » (Martyr) ainsi que d’autres privilèges au paradis. Cela se concrétise par une glorification des terroristes, plus particulièrement des terroristes palestiniens, considérés comme des musulmans vertueux et des combattants de la liberté. Tandis que leurs victimes, aussi innocentes soit-elles, sont de simples « qatla » (tués, et non martyrs). Le déclenchement par Al-Qaïda d’un certain nombre d’attentats fortement médiatisés dans le monde a progressivement remis en cause cette conception jusque là respectée par les médias arabes officiels. La guerre civile en Irak a complètement changé la donne. De nombreux intellectuels irakiens ont alors soutenu qu’il était injuste de considérer leurs victimes comme de simples personnes tuées, tandis que leurs bourreaux islamistes bénéficient du statut de martyrs. Encore faudrait-il savoir lesquelles des victimes irakiennes seraient considérés comme des martyrs, les sunnites tués par des chiites ou les chiites massacrés par des sunnites ? Et qu’en serait-il des chrétiens sachant que dans l’islam un non-musulman ne peut bénéficier du statut de « chahid » dans la mesure ou il ne peut avoir droit au monde futur… Si ce débat n’a pas abouti à une définition précise de ce qu’est un « chahid », il aura en tout cas favorisé l’adoption d’un vocabulaire neutre, objectif et professionnel, dénué de toute considération religieuse, comparable à celui adopté par les médias occidentaux. Dans le monde arabophone, ce vocabulaire est propre aux médias arabes du Golfe.

Par ailleurs ce souci d’équilibre et d’objectivité rend service aux Israéliens qui ont désormais le luxe de voir le nom de leur pays affiché sur la carte du Moyen-Orient au cours des journaux télévisés. Dans les autres médias arabes, y compris ceux de pays reconnaissant officiellement l’Etat hébreu (Egypte, Jordanie) le nom d’Israël n’apparaît nulle part sur la carte de la région. Il est substitué par « Entité sioniste », « Palestine occupée », « Palestine », ou par un vide. Surveillées de part et d’autre de la planète, ces chaînes ne peuvent avoir un double langage.

Sur le plan des réformes politiques, la remise en cause du régime irakien qui a accompagné la couverture médiatique de la chute de Saddam Hussein en avril 2003 a eu un effet domino sur l’ensemble de la région. Dans un premier temps, certains régimes, comme celui du colonel Kadhafi en Libye ou celui de la dynastie Assad en Syrie, ont cherché à résister à ces chaînes, en particulier Al-Jazeera, en les interdisant sur leurs territoires. Mais ce boycott s’est avéré contre-productif dans la mesure où il a accentué l’isolement de ces pays sur le plan médiatique sans parler de l’image de ces deux régimes qui s’en est trouvée affectée. Tous ces régimes se sont aujourd’hui soumis à la réalité et intégré les règles du jeu. C’est ainsi que de nombreux chefs d’Etat sont régulièrement interviewés sur Al-Jazeera et Al-Arabiya au cours d’émissions parfaitement démocratiques où les téléspectateurs peuvent intervenir et poser leurs questions. C’est le cas du colonel Kadhafi, du président yéménite Ali Abdallah Saleh et de nombreuses personnalités saoudiennes et égyptiennes de premier plan.

Enfin, la culture des droits de l’homme est promue par les débats de ces chaînes qui évoquent des questions autrefois taboues, comme la torture dans les prisons arabes, le harcèlement des opposants, les persécutions contre les minorités, le statut des homosexuels et des transsexuels(3), en présence des différentes parties protagonistes. Des duels sont souvent organisés entre officiels et opposants anciennement emprisonnés, entre militaires et militants djihadistes, ou encore entre personnalités athées et hommes de religion. Un institut d’études médiatiques américain, MEMRI, traduit régulièrement des émissions de ce type et les met en ligne sur son site Internet (4).

Au-delà des sensibilités politiques et des divergences d’intérêt qui peuvent les opposer, ces chaînes contribuent conjointement à la naissance d’un pluralisme politique dans des pays marqués par la censure de la presse et d’une pluralité dans le traitement de l’information dans une région profondément troublée.

Notes

1. Les paraboles fleurissent dans les pays arabophones, y compris dans les bidonvilles du Caire et de Sanaa.
2. C’est le cas de la psychologue syrienne Wafa Sultan qui n’a pas hésité à qualifier l’islam d’idéologie fasciste à trois reprises déjà, au cours de débats avec des personnalités religieuses du monde musulman sur Al-Jazeera.
3. En novembre 2007, la chaîne koweïtienne Al-Rai a longuement débattu de la question du changement de sexe en se focalisant sur le cas de Athir, un jeune femme d’origine masculine qui lutte pour faire reconnaître son identité féminine sur ses papiers officiels.
4. Site Internet : www.memritv.org


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