Tolerance.ca
Directeur / Éditeur: Victor Teboul, Ph.D.
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Itinérance : la dignité retrouvée

par
Collaboratrice de Tolerance.ca®
Photo : Gunther Gamper*
Que l'on soit à Montréal ou dans n'importe quelle grande ville du monde, on croise souvent, au coin des rues, des sans-abri. À cause de la dépendance aux drogues ou à l'alcool ou à cause de drames personnels menant à la perte de confiance en soi, ces personnes ont connu des parcours différents qui les ont toutes menées dans la même jungle, celle de la rue. Elles sont condamnées à survivre dans un environnement d'insécurité constante, devant affronter le froid, la faim, le mépris, parfois même la violence.

Depuis dix ans, le magazine L'Itinéraire offre aux sans-abri la possibilité de transformer leur existence en un quotidien plein d'espoir et de dignité. En les formant à devenir journalistes de la rue ou camelots, le magazine a permis à plusieurs d'entre eux de sortir de la mendicité et de retrouver une certaine fierté.

Son nom, L'Itinéraire, évoque le parcours que les sans-abri doivent effectuer pour passer de la rue à la vie en logement, puis au monde du travail, bref, leur cheminement pour échapper à la marginalité. Le magazine a été créé en 1992 par le même groupe communautaire qui, quelques années plus tôt, avait mis sur pied le Café sur la rue.

Échapper aux dépendances

« On s'est dit qu'il serait intéressant d'avoir un projet un peu plus porteur du message des gens de la rue, d'essayer de leur trouver une occupation qui fasse en sorte qu'ils n'aient pas envie de retomber dans les modes de vie qu'ils ont connus, comme la mendicité, l'alcoolisme ou la toxicomanie, explique Audrey Coté, la rédactrice en chef du magazine. Quand tu as ni passions ni intérêts dans la vie, c'est reconnu que tu as du mal à échapper à ces dépendances. »

Publié pour la première fois en 1992, L'Itinéraire est d'abord distribué gratuitement dans les endroits facilement accessibles aux itinérants. Outil de promotion des activités du Café sur la rue, il se veut également un instrument de réinsertion sociale pour ces personnes souvent exclues de la vie active.

En 1994, une subvention de 30 000 $ du gouvernement du Québec permet de lancer le projet d'un vrai magazine. L'Itinéraire embauche alors un journaliste infographiste et prend, au fil des ans, des allures de journal école dont le but est la réhabilitation des itinérants.


Abonnez-vous à Tolerance.ca

Une solution à la mendicité
L'obtention d'une subvention marque un tournant décisif. Dès lors, le magazine représente véritablement une solution à la mendicité en offrant aux gens de la rue un travail rémunéré de camelot, occupation accessible à toutes les personnes intéressées à relever ce défi. Les vendeurs de L'Itinéraire achètent le magazine 1 $ pour le revendre 2 $.


La tolérance ?
« La tolérance, c’est d’abord l’acceptation de l’Autre en soi. En effet, le jugement de l’Autre est très souvent une fuite du regard à se poser sur soi-même. On a tous et toutes une personne itinérante en soi, une personne en marche, en quête de tous les possibles. Et c’est lorsqu’on accepte de reconnaître en soi cette vulnérabilité que nous renvoie l’Autre qu’on peut réellement exercer sa tolérance » », affirme Audrey Coté, rédactrice en chef, de L’Itinéraire.
 
« Une des raisons pour lesquelles on ne leur donne pas le journal et qu'on le leur fait payer 1 $, c'est parce qu'on veut les responsabiliser. S'ils ont les moyens de se payer de la drogue quand ils en ont besoin, ils ont les moyens de survivre. Ils ont par conséquent les moyens de s'aider à s'en sortir. Et ça fonctionne puisqu'on a une centaine de personnes qui vendent le journal, affirme Audrey Coté. Avec la fonction de camelot, ils ne sont donc pas en train de quêter, ils ne sont pas non plus dans une dynamique de quémander constamment leur pitance. »

Il est bien difficile d'évaluer précisément le salaire des camelots qui vendent L'Itinéraire. Il varie de l'un à l'autre en fonction de ses compétences, de son expérience et de sa motivation. Mais il est évident que cet emploi ne leur apporte qu'un revenu d'appoint. « Ce ne sont pas seulement des gens de la rue qui sont camelots, mais ce sont tous des gens à faible revenu. On a des mères monoparentales qui vendent les journaux. On ne peut pas dire que c'est une activité réservée aux itinérants seulement. C'est pour ceux qui en ont besoin et qui en ont envie », ajoute Audrey Coté.

Chaque camelot doit respecter un territoire de vente désigné par le responsable de la distribution. « Ce qui fait en sorte qu'ils ne peuvent pas se disputer pour être présents à certains endroits. » Cela leur arrive-t-il de se disputer pour conserver leur territoire ? « Il y a encore des chicanes, reconnaît la rédactrice en chef du journal. Mais c'est normal, c'est la loi de la rue. Ils sont habitués à ce genre de vie, de compétition. »




Une fierté toute nouvelle

Au-delà de la rémunération que ce travail leur apporte, c'est surtout la dignité retrouvée qui explique que, malgré les difficultés encourues, certains camelots sont toujours en poste après des années. « En général, ils sont très bien perçus par le public. Le journal a une bonne réputation. Au début, c'était un peu plus ardu. On les prenait pour des témoins de Jéhovah. Mais maintenant, le journal a acquis une crédibilité au sein du grand public montréalais et des médias qui parlent beaucoup de nous », se réjouit Audrey Coté.

Photo : Gunther Gamper**
Les lecteurs de L'Itinéraire, qui sont généralement des personnes ayant des emplois stables, ne sont pas sans connaître les problèmes que doivent surmonter les camelots pour vendre le magazine. « C'est un véritable métier qui permet de passer à autre chose, comme n'importe quel métier. Sincèrement, je ne me verrais pas au coin de la rue à vendre le journal quand il fait –30 degrés Celsius. Cela exige beaucoup de courage, beaucoup de sens du marketing et une bonne approche du public, constate madame Coté. Généralement, les camelots sont bien accueillis par le public parce que les gens voient l'effort qu'ils font, et cela est très valorisant pour eux. C'est un travail qui est louable. Pour certains d'entre eux, c'est leur raison de vivre. L'argent qu'ils gagnent grâce à la vente de L'Itinéraire, ils ne l'ont volé à personne. Ils l'ont gagné à la sueur de leur front. Ils ont même investi de leur argent pour le vendre. »

Pour la plupart des camelots, la dignité que leur apporte cette fonction passe d'ailleurs avant le revenu qu'elle génère. « Quand je quêtais, je faisais plus d'argent qu'en vendant L'Itinéraire, constate Michel. Mais je n'aimais pas ça. Les gens me regardaient d'un drôle d'air et il n'y en a pas beaucoup qui me parlaient vraiment. »

Une formation hors du commun

L'Itinéraire ne pouvait se contenter d'offrir un emploi aux sans-abri. Il poursuivait un but plus ambitieux encore, celui de devenir un journal école. « C'est-à-dire de faire en sorte que le journal soit aussi un lieu d'éducation unique en son genre à Montréal pour les gens de la rue », mentionne Audrey Coté.

Depuis dix ans, cette mission fonctionne à merveille puisque L'Itinéraire permet, chaque mois, à des itinérants de devenir de véritables journalistes. « La participation à la rédaction du journal commence souvent par un "Mot de camelot" qui constitue un témoignage personnel. Ensuite, graduellement, nos apprentis rédacteurs vont s'intéresser à des sujets plus globaux d'ordre social ou politique. Ils nous proposent alors un article sur le logement social ou sur le gouvernement Charest. Et c'est là que nous, les professionnels, entrons en ligne de compte pour les aider », explique Audrey qui, avec Jérôme Savary, son adjoint, donne les consignes à l'apprenti journaliste pour que son texte respecte une certaine forme et qu'il soit publiable. « Ce n'est pas facile parce qu'ils n'ont pas de formation journalistique et, souvent, ils ont l'impression que l'article qu'ils ont écrit est un chef-d'œuvre. On est là pour les aider afin qu'ils soient fiers de leur texte. On forme ainsi beaucoup les gens de la rue à développer leur esprit journalistique, même si certains l'ont plus aisément que d'autres. »

Vers une réintégration sociale

Dans un souci d'équité, la rédactrice en chef offre la même rémunération à tous les collaborateurs, quelle que soit leur expérience, leur notoriété et leur formation. « Tout le monde part sur le même pied d'égalité, précise-t-elle. C'est ainsi que l'itinérant qui écrit un "Mot de camelot" voit ses efforts récompensés au même tarif que le réputé économiste Léo-Paul Lauzon ou la romancière Marie-Sissi Labrèche qui collaborent régulièrement à notre journal en y publiant leurs chroniques. »

« Faire paraître un article dans L'Itinéraire valorise les collaborateurs de la rue. Ils sont très fiers de montrer aux gens qu'ils sont publiés dans le journal. Même si ce n'est qu'un "Mot de camelot", leur photo est là et ils deviennent "quelqu'un", et non le quidam qui quête. Ils se perçoivent un peu comme des vedettes puisque les gens les reconnaissent. Pour eux, c'est une façon de reprendre contact avec le monde qui les entoure », explique Audrey.

Loin d'être la solution à tous leurs problèmes, L'Itinéraire est un outil parmi tant d'autres qui permet à ces déshérités de faire un pas vers une vie plus stable. « Ce n'est pas grâce à un organisme que l'on peut sortir de la rue, c'est par soi-même, précise Audrey Coté. Le Café sur la rue, L'Itinéraire, ce sont des outils. Une personne qui cherche à se réintégrer socialement n'a pas vraiment d'expériences professionnelles à mettre dans son curriculum vitae pour se trouver un emploi. Au moins, si elle a travaillé au Café ou au magazine, elle a déjà quelque chose à y inscrire. Beaucoup, grâce à L'Itinéraire, ont repris confiance en eux et ont retrouvé une certaine estime d'eux-mêmes. C'est la valorisation dont ils ont le plus besoin. »

Un regard plus optimiste

Le magazine célébrait, cette année, son dixième anniversaire sous la présidence d'honneur de la journaliste et présidente de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Anne-Marie Dussault.

« On est la voie des gens de la rue, mais la voie originale », précise Audrey Coté, qui a réorienté le contenu du magazine afin qu'il présente une image moins sombre de la réalité. « L'Itinéraire s'est fait souvent reprocher d'être trop négatif, déprimant, explique-t-elle. On ne peut pas tout le temps dénoncer des choses sans jamais apporter de solutions. Récemment, on a parlé des jeunes de la rue qui finissent leur scolarité en complétant leur secondaire 5. On ne parle pas juste des jeunes décrocheurs, de ceux qui sont drogués et qui ne veulent rien savoir. On parle des jeunes sous un angle assez positif. Le but, c'est d'être un journal branché sur l'actualité sociale et culturelle des gens qui vivent des discriminations diverses. Il ne s'agit pas seulement de parler de sujets d'itinérants. Les gens qui nous lisent veulent savoir ce que les gens de la rue pensent de notre société, de notre culture. »

Dix ans et d'autres projets

Fière de la mission actuelle du magazine et de l'impact qu'il a sur ceux pour qui il a été créé, Audrey Coté espère développer d'autres projets porteurs d'espoir au cours des prochaines années. Pour cela, l'organisme devra cependant trouver davantage de financement. « Si on veut développer des projets d'aide, ça prend de l'argent. Actuellement, on travaille surtout à conserver les services que l'on a. On ne peut pas vraiment développer d'autres choses. On n'a pas les moyens », constate-t-elle.

Tiré à environ 20 000 exemplaires par mois, L'Itinéraire bénéficie de plusieurs subventions gouvernementales ainsi que des revenus de ses ventes et de placements publicitaires. « On s'autofinance à 50 % à peu près. C'est beaucoup pour un organisme communautaire. Mais il faut constamment courir après l'argent. Tous les organismes vous le diront : actuellement, il y a de moins en moins d'aide. C'est inquiétant de voir qu'il y a un resserrement des normes », déplore Audrey.

Déterminé à rester malgré tout, L'Itinéraire continue d'offrir, mois après mois, un contenu diversifié et enrichissant tout en fournissant une expérience de travail extraordinaire aux moins nantis de notre société.

« Je pense que le succès de L'Itinéraire repose sur la collaboration entre les professionnels et les gens de la rue. Ces derniers ne pourraient pas arriver seuls à faire un journal. La plupart vivent trop dans l'instabilité, connaissent trop de difficultés importantes pour pouvoir coordonner l'ensemble d'un journal. Ils sont, par contre, assez intéressants, assez dynamiques, assez enjoués pour participer à sa réalisation, pour s'y intéresser, pour faire des entrevues, pour écrire, ne serait-ce qu'un "Mot de camelot" », confie la rédactrice en chef, fière de l'apport de chacun.

L'Itinéraire a gagné plusieurs prix de l'Association des médias écrits communautaires du Québec (AMECQ) de même que le Prix spécial de l'Office de la langue française, en 2001. Dix ans après ses débuts, il est indéniable que le magazine a changé le cours de la vie de plusieurs exclus de notre société, qui sont aujourd'hui respectés et valorisés et dont certains sont même sortis de la rue.

« Depuis peu, vendre le journal m'a redonné le goût d'aller plus loin, reconnaît Hector Daigle, camelot à la station de métro Pie-IX, dans l'édition spéciale du 10e anniversaire de L'Itinéraire. J'ai ainsi repris le chemin des études deux fois par semaine et je me dis qu'avec l'école, je pourrai continuer à aller de l'avant. »


* L'équipe de l'Itinéraire. De gauche à droite : Serge Cloutier, Jérome Savary, adjoint à la rédaction, Audrey Côté, rédactrice en chef, Serge Lareault, éditeur, Jean-Paul,camelot, Manon Goulet, Nancy Trépanier, Pierre Montillau et François Bouchard.

** De gauche à droite : Jean-Paul, camelot, Audrey Côté, rédactrice en chef, et Jérome Savary, adjoint à la rédaction.


Réagissez à cet article !

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Votre nom :
Courriel
Titre :
Message :
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter