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L'artiste : chantre ou combattant ?

par
Collaboratrice de Tolerance.ca®
Le groupe Loco Locass. © Audiogram.
Ébranlés par les échecs référendaires, par les conflits internationaux et par le contexte de mondialisation actuel, les artistes québécois semblent avoir retrouvé la voie de l'engagement social. Tous n'expriment pas leur opinion de la même façon. Tous ne se compromettent pas, non plus, dans l'expression de leurs convictions politiques. Mais nombreux sont ceux qui dénoncent les abus de notre société en s'engageant dans des actions communautaires, environnementales ou autres.

L'engagement des artistes ne date pas d'hier au Québec. Il se manifeste cependant de façon moins spectaculaire aujourd'hui. Les artistes actuels sont souvent plus discrets que ne le furent leurs prédécesseurs. En 1948, les artistes qui ont signé et publié le manifeste du Refus Global savaient qu'ils susciteraient d'ardentes réactions. Déterminés, ils avaient choisi la manière forte pour changer le cours des choses et ont marqué à tout jamais l'histoire du Québec.


Le manifeste du Refus global

« On vivait intensément, explique Marcel Barbeau, un des signataires du manifeste du Refus global. Ça s'est manifesté par les expositions, les actions, les écrits qu'on a faits. Le manifeste qu'on a signé a changé le cours de la pensée d'une époque, mais il y en a eu d'autres avant nous. On a fait partie des gens qui voulaient transformer une époque pour pouvoir mieux respirer. Cependant, il ne suffit pas de vouloir changer des choses, il faut agir. »

Alors que les années 1970 furent l'époque des artistes engagés, avec Louise Forestier, Pauline Julien et d'autres, qui défendaient diverses causes dont le nationalisme, le féminisme et l'écologisme, les décennies suivantes ont été une parenthèse de désengagement dans le milieu culturel et artistique québécois. Même les plus engagés se sont tus.

« C'est mon père qui m'a fait comprendre que c'est trop facile quand t'es une vedette d'entraîner les indécis avec toi », explique Robert Charlebois que l'on a souvent vu afficher ses couleurs et qui a même été à l'origine du Parti Rhinocéros, un parti qui promettait de ne rien promettre, et pour lequel il s'est présenté aux élections, en 1969, contre le Premier ministre du Canada, Pierre-Elliott Trudeau.

« Les partis politiques ont cette tendance à aller chercher les gens connus et je trouve que c'est de l'abus de pouvoir. On a le pouvoir d'émouvoir les gens, de les faire réfléchir, mais pas de leur dire pour qui aller voter », déclare Charlebois.

D'autres artistes pensent comme lui et ne voient pas la nécessité de partager leurs opinions avec le public.

« Ça m'ennuie un peu d'entendre des chansons engagées. L'art consiste à amener les gens dans des émotions, les élever, les faire décrocher un peu de la réalité, explique le chanteur Marc Déry. J'aime m'impliquer sans que personne ne le sache. Tout le monde devrait être le moindrement engagé dans un chemin qui mène à la paix, à l'harmonie. Et non seulement comme artiste, c'est comme citoyen, comme être humain qu'il faut y aller. Il y a tellement d'inégalités sociales et les gens sont tellement égocentriques. »


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Le prix à payer

Sans vouloir dénoncer ni approuver le comportement de leurs semblables, les artistes plus expérimentés comprennent la prudence avec laquelle plusieurs expriment leurs opinions, puisqu'ils ont eux-mêmes souvent payé cher leurs prises de positions dans le passé.

En 1971, à San Francisco, devant les 12 000 personnes qui assistaient à l'inauguration son œuvre, l'artiste Armand Vaillancourt, n'a pas hésité à grimper sur la sculpture-fontaine qu'il venait d'ériger, afin d'inscrire « Québec libre ! ». Mais cela lui a coûté cher : il a perdu de nombreux contrats pour son geste.

« Les artistes sont presque obligés d'être putasses parce les conditions dans lesquelles ils vivent sont complètement affreuses, observe-t-il. Des espèces de héros comme moi, qui ont le courage de se serrer la ceinture jusqu'aux os pour rester intègres, il n'y en a pas beaucoup. Je ne travaille pas pour faire un exemple, je travaille parce que c'est dans ma mentalité de combattre l'injustice. »

Pierre Falardeau, dont l'œuvre cinématographique n'est pas exempte de prises de position, a également eu son lot de désagréments pour sa non- rectitude.

Aujourd'hui encore, il doit parfois financer lui-même ses films puisqu'on lui refuse la plupart des subventions auxquelles un artiste de sa notoriété devrait avoir droit. « C'est l'État qui contrôle, c'est l'État qui donne le fric. Et il donne à qui il veut bien le donner, déclare-t-il, de cet air désabusé qu'on lui connaît.

Je n'ai pas subi la censure uniquement avec mon film, 15 février 1839, ajoute-t-il. Ça a été ainsi toute ma vie. Mais j'ai eu l'exemple des plus vieux avant moi et je ne voulais pas me laisser faire. »

Si c'était à refaire, ces artistes qui ont payé cher leurs prises de position agiraient pourtant de la même façon aujourd'hui. Et ils déplorent d'ailleurs le peu d'engagement du milieu artistique actuel.

« Aujourd'hui, je ne sens pas chez les artistes de grosses révoltes. Je ne sens pas qu'il y a, au Québec, un mouvement, regrette Pierre Falardeau. Quand j'étais jeune, il y avait Pierre Perrault, Gilles Groulx, Bernard Gosselin, Denys Arcand. Les cinéastes vibraient avec leur société. C'était une société qui était en train de bouger. Aujourd'hui, les gens s'intéressent plus à leur REER (Régime d'épargne-retraite), à leur fond de pension. »

« Après 1976, les gens se sont enlignés sur les mères monoparentales, les drogués, les délinquants et toutes les affaires qui ne présentaient aucun danger. La seule vraie cause qui peut changer des choses en Amérique du Nord, c'est l'indépendance du Québec ! »


Les nouveaux combats

Mais, à voir le nombre d'artistes qui acceptent d'être les porte-parole d'organismes, on ne peut pas vraiment affirmer que les artistes d'aujourd'hui ne sont pas engagés. Nombreux sont ceux qui ont une cause, voire plusieurs, à défendre. Il semble cependant que les combats ne sont plus les mêmes. Les artistes s'aventurent moins dans des discours politiques, comme ce fut le cas dans les années 1970. L'indépendance du Québec a fait place à d'autres préoccupations, comme la protection de l'environnement.

Richard Desjardins a été un précurseur au sein de ce mouvement écologique en réalisant le film L'Erreur Boréale, en 1999.

« C'est sûr que la notoriété des artistes peut être une arme. Ce qu'on dit dans le film, on ne l'a pas inventé. Ça fait dix ou quinze ans qu'on en parle. Mais ceux qui en parlaient n'avaient pas accès aux médias ou étaient même méprisés par les médias. »

L'année dernière, plusieurs artistes se sont joints à l'appel de Paul Piché pour protéger des rivières du Québec face à l'implantation de mini-centrales hydroélectriques. La Coalition Adoptez une rivière a permis la préservation de 33 chutes et rapides.

L'engagement politique, quant à lui, n'a pas complètement été laissé pour compte. Toutefois, le discours indépendantiste d'une époque a fait place à des idées de gauche, avec l'émergence de nouveaux partis politiques, comme l'Union des forces progressistes (UFP). Lors de la dernière campagne électorale au Québec, on a vu des artistes comme Richard Desjardins, Loco Locass, Armand Vaillancourt, Francis Pellerin, Eve Cournoyer ou Jeszcze Raz appuyer activement le candidat de l'UFP dans Mercier, Amir Khadir.

Les Cowboys Fringants. Photo : Danielle Bédard. Gracieuseté Larivée,Cabot, Champagne.
Depuis quelques années, on voit également apparaître sur la scène culturelle de jeunes artistes qui n'ont pas la langue dans leur poche, comme Mes Aïeux, Loco Locass, Les Cowboys Fringants, Mononc' Serge, Les Zapartistes, Capitaine Révolte, le Karlof Orchestra…

Les prises de position se font de plus en plus nombreuses et ne cherchent à épargner personne. Les Cowboys Fringants, un des groupes rock les plus populaires actuellement auprès des jeunes, dénonce le Québec actuel dans une de ses chansons :

« Si c'est ça l'Québec moderne
Ben moi j'mets mon drapeau en berne
Et j'emmerde tous les bouffons qui nous gouvernent !
Si tu rêves d'avoir un pays
Ben moi j'te dis qu't'es mal parti
T'as ben plus de chance de gagner à'loterie… ».

(« En berne », de l' album « Break syndical »)

Changer le monde ?

Mononc'Serge collectionne les chansons engagées, que ce soit sur les remises de prix, qu'il considère arrangées d'avance (comme aux Galas de l'Adisq) ou sur la légalisation du cannabis.

Mononc'Serge avec Anonymus. Crédit : MGH. Gracieuseté Gong Communications.
« Quand j'écris des chansons, j'ai envie de parler de choses qui me préoccupent, m'avoue-t-il. Au début, je pensais que tous les musiciens s'intéressaient à l'histoire, à l'actualité, à la société. Pour moi, écrire des chansons, lire, étudier, se renseigner sur les problèmes sociaux ne pouvait pas être complètement indissociable. J'étais un peu idéaliste. »

Dans un autre style musical, mais tout aussi dénonciateur, le groupe rap Loco Locass tente de rendre compte du Québec contemporain et oppose à l'Amérique une résistance lyrique. Lors de la campagne électorale d'avril 2003, au Québec, Loco Locass a même décidé de mettre les points sur les « i » du programme de l'Action démocratique, en produisant Super Mario, une pièce critiquant son chef Mario Dumont, que les membres du groupe ont distribuée dans les bars de la ville.

L'humour compte également quelques artistes engagés, comme Les Zapartistes, que l'on voit d'ailleurs souvent aux côtés de Loco Locass ou de Richard Desjardins. Ce joyeux trio, au style mordant et irrévérencieux, ose se moquer des travers des médias.

On retrouve même plusieurs de ces artistes dans des manifestations, comme Mononc' Serge et Armand Vaillancourt qui n'ont pas hésité à aller respirer les gaz lacrymogènes pour faire connaître leur position anti-mondialisation, lors des manifestations contre le Sommet des Amériques, qui se tenait à Québec, en avril 2001.

Nul n'a meilleure tribune que les artistes pour faire entendre son opinion au plus grand nombre. De ce fait, plusieurs artistes considèrent qu'il est de leur devoir de faire réfléchir. S'ils n'ont pas la prétention de changer le monde, ils espèrent au moins contribuer à ce qu'il devienne meilleur.

« On espère communiquer à ses contemporains quelques idées qu'on a sur des valeurs qu'on a reçues, explique Gilles Vigneault. On espère être capables de transmettre aux plus jeunes ce qu'on a mis de mieux dans son bagage. On est toujours engagé à partir du moment où on chante devant un certain nombre de personnes. »

« Tous les soirs, tous les gens qui font ce métier-là sont engagés. Ils représentent un certain nombre d'idées, beaucoup d'émotions, de sentiments, de rêves, d'espoir. On a la responsabilité d'entretenir des gens pendant une heure ou deux et on a la responsabilité de ce que ça va leur donner le goût de faire. »

Gilles Vigneault n'a d'ailleurs jamais caché ses opinions politiques, contrairement à de nombreux artistes qui prônent le politically correct.

« On m'a reproché, il y a longtemps, d'avoir inséré dans mon spectacle des propos politiques. Quelqu'un se plaignait d'avoir payé pour entendre un artiste et de ne pas avoir payé pour entendre de la politique. Je lui ai dit qu'il avait payé pour tout ce qui était artistique ou poétique et que le côté politique était gratuit, que c'était en plus ! », se rappelle-t-il.

En 2001, un sondage, paru dans La Presse, révélait que la majorité des Québécois souhaitait que les artistes affichent publiquement leurs convictions politiques.

Aujourd'hui, ceux qui le font encore sont une minorité, certes, mais on ne peut en conclure que les artistes d'aujourd'hui ne sont pas engagés. Ils prennent position face à la mondialisation, au conflit en Iraq, aux problèmes environnementaux ou à la pauvreté. Qu'ils s'engagent en tant qu'artistes ou qu'ils fassent de l'art engagé, leur engagement change avec le temps et s'adapte aux problèmes récurrents de leur époque.

Comme le dit le compositeur grec Mikis Théodorakis : « L'artiste est un guide. De ce fait, il a une responsabilité particulière, car il possède le privilège de devenir la voix de son temps, une voix qui réunit en elle toutes les autres voix. »


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